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Vente de terrains domaniaux à Antananarivo : à la poursuite de Razaiarimanga Marie Meltine

Vente de terrains domaniaux à Antananarivo : à la poursuite de Razaiarimanga Marie Meltine

Par Hilda Hasinjo et Lomelle Yanne

Depuis le mois de juin 2018, ce nom fait la une des journaux, défraie la chronique. Il est sur toutes les lèvres. Mais qui est cette femme Fantôme qui semble introuvable et intouchable ? Nous avons tenté de la trouver. Nous avons trouvé son ombre.

22 février 2019. Une chronique de l’historien Nasolo Valiavo Andriamihaja, de son nom de plume Vanf, dans l’Express de Madagascar, lance l’alerte. « Pas à vendre », titrait-il en réplique au bruit qui courait depuis quelques jours (lien chronique) quant à l’existence d’un contrat définitif de vente menaçant le jardin d’Antaninarenina. Une vente conclue il y a dix-neuf ans, mais qui refait surface en début d’année. Les occupants de l’endroit viennent de faire l’objet d’un avis d’expulsion.

La nouvelle se propage. La toile s’enflamme. La grogne se fait de plus en plus virulente. Vanf appelle les Tananariviens à « venir au jardin pour l’occuper et faire savoir pacifiquement que ce jardin est historique et qu’il n’est pas à céder ». Le samedi 23 février, une trentaine de personnes  répond à l’appel. Certains brandissent des imprimés indiquant leur mécontentement. Le ministre de l’Aménagement du territoire Hajo Andrianainarivelo fait le déplacement. Lui aussi est contre cette vente, que certains qualifient d’illicite, d’un bien public inaliénable.

L’affaire prend une envergure politique. « Il faut tirer cette affaire au clair. Les responsables de tels agissement devront payer de leurs actes », lance le ministre de tutelle qui fait savoir que l’impunité ne sera plus tolérée. Et de continuer « qu‘on connait à peu près les responsables de cette « fraude ». Nous avons des dossiers et nous ne nous arrêterons pas tant que cette affaire n’est pas aux mains de la justice ».

Les dossiers commencent à sortir, notamment des documents administratifs désormais disponibles sur Internet qui permettent de savoir que la vente a été signée en 1998 entre le président du conseil d’administration de la Commune urbaine d’Antananarivo de l’époque et une tierce personne. L’accord a été conclu moyennant une somme de 30 000 000 de Francs malgaches (6 000 000 Ariary), pour une propriété d’une superficie de 30 ares.

Tandis qu’on essaie de mettre la main sur les personnes qui ont signé ces actes de vente, un nom attire notre attention : Razaiarimanga Marie Meltine. Ce n’est pas la première fois que ce nom apparaît dans des dossiers comme celui-ci. Au mois de juin 2018, une autre affaire similaire éclate au grand jour. Le Collège d’enseignement général d’Analamahitsy se trouve dépossédé de son bien immobilier. La Dame Razaiarimanga s’est offert le lopin de terre d’une superficie de 4217m² évalué à 42 170 000 Francs de l’époque, soit 8 434 000 Ariary.  

Point commun entre ces deux manœuvres : les terrains ont été achetés en 1998, il y a dix-neuf ans, mais la régularisation ne s’est faite qu’en 2018

Légende : Extrait de l'acte de vente définitive du terrain.

 

Sur la trace de Razaiarimanga Marie Meltine

La question se pose : qui est cette femme assez influente pour pouvoir acheter toutes ces propriétés de la Commune urbaine d’Antananarivo ?

Les pistes qui mènent à elle sont nombreuses. La première est une adresse : IVC 9 Ambatomitsangana qu’on peut lire sur l’acte de vente du jardin d’Antaninarenina. 

Une descente dans ledit fokontany nous a permis de constater que la dame « Razaiarimanga » n’occupait plus les lieux. Ou plus précisément, qu’elle n’a jamais occupé cette maison.  C’est ce que nous ont en effet confié les responsables au sein de ce fokontany. « Des émissaires du ministère de l’Aménagement du territoire vous ont déjà précédé. Nous avons effectué les vérifications. Ce nom ne figure dans aucun de nos registres », nous confie-t-on.

La première piste de l’adresse ne mène nulle part. Ni le voisinage, ni les responsables du fokontany ne sont en mesure de nous aider à avancer. Au ministère de l’Aménagement du territoire, on commence à se dire qu’il s’agit d’un personnage inventé pour parvenir à vendre illicitement des biens publics. Mais un deuxième indice doit être exploré : les lieux de la délivrance de sa carte d’identité. 

Dans la préoccupation de faire la lumière sur l’existence ou non de Razaiarimanga Marie Meltine, nous nous sommes rendues à Fieferana Avaradrano, d’où lui aurait été délivrée sa carte d’identité nationale le 7 septembre 1972.

Fieferana est une commune rurale se trouvant au fin fond de Sabotsy-Namehana. L’objectif de notre mission est de nous mettre en contact avec d’éventuelles personnes qui aurait côtoyé sa famille.

Mais à la simple évocation du nom de Razaiarimanga Marie Meltine, nous avons été confrontées à la réticence desdits responsables car la concernée était recherchée par la justice. « Il n’y a pas si longtemps, des hommes sont déjà venus ici pour nous demander des informations sur elle. A ce qu’il parait, c’était la gendarmerie. Mais il me semble que personne ne connait de Razaiarimanga Marie Meltine ici. Pourtant, tout le monde chez nous se connait. C’est un si petit village. » nous raconte une dame dont nous tairons ici volontairement le nom pour sa sécurité.

Nous décidons dès lors d’opérer sous couverture pour faciliter la collecte d’informations, car nous sommes persuadées que la clé de ce mystère se trouve ici, dans ce village.

La descente à Fieferana nous a permis de savoir que l’octroi de la carte d’identité nationale s’est fait dans la commune d’Ambohitrinandriana, une bourgade se trouvant à quelques kilomètres de Fiaferana. Mais il nous fallait revenir le lendemain afin que nos guides-accompagnateurs se renseignent sur l’identité de la personne qui nous intéresse.

Légende : Le bureau de la Commune rurale d’Ambohitrinandriana

Après deux heures sur route secondaire, nous arrivons sur place. Mais nous faisons face à un autre problème : l’armoire qui renferme les carte-mères des cartes d’identités nationale est juste là, devant nous, mais scellée par un cadenas dont personne n’a la clé. Nous ne serons donc pas en mesure de vérifier si la dame a bien eu sa carte d’identité nationale ici. D’autant plus que son nom n’évoque rien aux habitants à qui nous avons demandé. « Peut-être avez-vous le nom de son père ou sa mère ? », nous propose-t-on. Ce qui va nous sauver la mise puisqu’il se trouve en effet que son patronyme n’était pas inconnu dans la région. Les habitants connaissaient ses défunts parents, côtoyaient sa sœur et son beau-frère. « Ramilison a eu deux filles. Nous n’avons jamais su où est passée sa grande sœur, au point d’avoir oublié son existence », lance un homme d’environ 75 ans. Il nous indique le village où nous allons pouvoir retrouver la sœur de Razaiarimanga Marie Meltine. « Demandez au chef du fokontany de vous y conduire », rajoute-t-il.

Le mystère n’est pas encore levé. Le doute plane encore. Cette dame existe-t-elle vraiment ? Est-elle une pure invention, comme semble le croire jusque-là les responsables étatiques ? Une semaine plus tôt, une source proche du dossier au sein du ministère nous confie que « personne n’a encore rien fait sur cette affaire. L’ordre qu’on a reçu était de faire feu de tout bois pour faire croire que nous avançions mais en réalité, nous ne tenons rien du tout ». Cela fait alors un mois que l’affaire jardin d’Antaninarenina a éclaté.

Le moral à zéro, nous nous apprêtons à nous rendre dans le village que l’on vient de nous indiquer, quand soudain, un responsable du bureau de délivrance de la CIN tombe sur un vieux livret. Celui qui contient le registre des enregistrements faits ici. Il nous demande le nom complet de la personne que nous cherchons. Il parcourt du doigt une à une les pages. Le nom est sur le registre.

Marie Meltine est née le 3 septembre 1953, à Antaninandro Fieferana, sous l’acte numéro 134. Elle mesure 1,48m. Pour l’instant, ce seront les seules informations disponibles. Elle existe donc bel et bien. La preuve de son existence obtenue, la prochaine étape consistait donc à retrouver ses traces.  Nos contacts d’Ambohitrinandriana se sont portés volontaires pour nous conduire au fokontany de Soanarivo où habite sa sœur. Après des heures de route secondaire et quelques kilomètres à pied, nous y sommes. Perchée sur le haut d’une montagne d’Antaninandro, un peu écarté du village, la maison familiale des Ralimison, père de Razaiarimanga Marie Meltine, se dresse devant nous. Une maison traditionnelle dont les occupants cohabitent avec des animaux d’élevage.

 

Mettre un visage sur un nom

Un enfant dans les bras, la sœur de Marie Meltine nous accueille avec un sourire mal à l’aise. Elle commence à se détendre quand nous nous identifions sous notre couverture. A notre demande, et pour pouvoir mettre un visage sur le nom, elle sort les rares photographies qu’elle a de sa sœur. « Celle-là est la plus récente que j’aie. Elle date d’il y a cinq ans. Elle était ici ».

     

Légende : Les rares photos de Razaiarimanga Marie Meltine retrouvées chez sa sœur.

Elle nous raconte que sa sœur Marie Meltine a quitté Madagascar il y a plus de trente ans mais qu’elle revient souvent au pays. « Elle appelle de temps en temps mais il est relativement difficile de la contacter. C’est toujours elle qui nous appelle car les frais de communication sont très chers. D’ailleurs, elle nous a appelés hier. Elle nous a dit qu’elle allait venir en mai ou en septembre », nous confie-t-elle. Nous avons demandé à avoir le numéro qu’elle utilise pour contacter sa famille.

A notre grande surprise, le numéro indiqué est un numéro local. Mais elle assure que c’est bel et bien le numéro avec lequel Marie Meltine appelle. Un autre mystère. Et de continuer que la dame habite maintenant en France. Elle s’est mariée avec un malgache métis français, ancien policier, fonctionnaire français. Razaiarimanga Marie Meltine quant à elle, était une infirmière dans une maison de retraite. Ils sont tous les deux à la retraite maintenant.

Elle nous indique également que la « dame Razaiarimanga » possède une maison à Ambohibao, à Ivato, à Manjakandriana et à Iarivonimamo. « Elle vient ici au moins une fois par an pour suivre les travaux. Mais ces maisons sont maintenant sous la responsabilité de gardiens ». On nous décrit l’emplacement de ces deux biens. Des pistes qui n’ont mené nulle part. De même que le numéro qui nous a été communiqué.

Une affaire qui patine

Marie Meltine semble avoir préparé son coup depuis longtemps car au final son extrême discrétion, même avec sa famille la plus proche, prouve qu’elle ne tient pas à être retrouvée par qui que ce soit. Pas de photo, pas de contact sauf lorsqu’elle le souhaite, pas d’information sur sa vie privée, Razaiarimanga Marie Meltine erre comme un fantôme.

Nous revenons à Tana pour éplucher une énième fois les documents que nous avons en notre possession. Nous espérons démasquer qui est la toute puissante Marie Meltine. Nous nous entretenons avec Maitre Fredon Ratovondrajao qui représente le ministère de tutelle dans cette affaire afin de découvrir ce que le ministère sait, deux mois après le début de l’enquête. « Onze personnes ont été arrêtées, auditionnées et envoyées en prison. Il s’agit de toutes les personnes dont le nom figure sur les dossiers de vente des terrains domaniaux en question ».

L’une d’entre elle est censée avoir été en contact avec Razaiarimanga Marie Meltine. Randrianasolo Nomenjanahary Solofo est la personne à qui l’on a donné une procuration pour représenter la personne qui nous intéresse dans l’affaire du jardin d’Antaninarenina.  « Lors de l’enquête au fond, il a lui aussi dit ne plus savoir où se trouve Razaiarimanga Marie Meltine. Il dit qu’ils ont travaillé ensemble il y a très longtemps. C’est comme cela qu’il l’a connu », raconte Maitre Fredon. Lui aussi semble désappointé par la complexité de l’affaire.

Nous nous sommes rendues à la prison d’Antanimora où nombre de ces inculpés sont en détention provisoire. Nous avons pu décrocher un rendez-vous avec l’un d’eux. Mais il n’est pas en mesure de nous informer sur l’identité de la dame en question.

 

Ses chefs d’inculpation

Etant informées par la famille de Razaiarimanga Marie Meltine que cette dernière reviendra à Madagascar bientôt, au mois de mai ou septembre, nous nous sommes renseignés auprès de la Police aux Frontières pour savoir si un mandat d’arrêt a été lancé à son encontre. Rien. Du moins pour l’instant. A la gendarmerie, on nous informe que les recherches sont encore infructueuses. Mais  certains continuent de croire que Razaiarimanga Marie Meltine est un personnage inventé. D’où l’inexistence d’un quelconque mandat, même pas un mandat de recherche, à son encontre.

Plusieurs hypothèses se dessinent. Cette femme pourrait être le prête-nom de personnalités plus riches qui veulent acquérir des terrains dont la valeur est plus importante que le prix auxquels ils ont été bradés. Elle pourrait être la seule à pouvoir dénoncer toutes les personnalités impliquées dans ces affaires de ventes frauduleuses de terrains domaniaux. Pour défaire le réseau, il faut la retrouver. Elle pourrait également être une victime dudit réseau. Mais pour pouvoir faire la lumière sur ce dossier, il faudrait la retrouver. Mais fait-on vraiment l’effort pour cela ? Qui sont ses protecteurs ? L’affaire empeste la corruption de haut-vol mais, jusque-là, nous sommes les plus avancées avec ces photos et ces informations.

« En tout cas, si elle venait à être arrêtée, sa peine risque d’être lourde. Elle est en effet accusée de faire partie d’une bande de malfaiteurs, d’avoir fait des faux et usage de faux. Le fait qu’elle soit en cavale ne va pas en arrangeant les choses », conclut Maitre Fredon Ratovondrajao. Histoire à suivre…

 

APPEL A TEMOINS : si vous avez des informations sur Razaiarimanga Marie Meltine, merci de nous contacter à l’adresse contact@malina.mg

 

 

 

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