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Trafic de bois de rose : une femme opératrice économique d’Antalaha serait à la tête de l’opération « Flying »

Trafic de bois de rose : une femme opératrice économique d’Antalaha serait à la tête de l’opération « Flying »

Par Judith Rakotovao et Riana Raymond

Quinze personnes de nationalité chinoise sont placées sous mandat de dépôt à la maison centrale de Toamasina depuis le 5 février dernier. Deux autres font l’objet d’un nouvel avis de recherche après leur disparition consécutive à une évacuation sanitaire. Ces individus sont les membres de l’équipage du bateau chinois « Flying Panama MD963051 », intercepté au large d’Antalaha au mois de décembre dernier. Ce bateau, qui s’appelait le « Min Feng » jusqu’en 2017, a déjà été impliqué dans une affaire de transport illicite de bois de rose en provenance de Madagascar.

Les 17 marins travaillent pour l’entreprise LIAN HUA INTERNATIONAL TRADE L.T.D, appartenant à Monsieur YANG JIAN FENG, selon les déclarations des prévenus dans le cadre de l’enquête ouverte sur les agissements du Flying.

Toutefois, aucune poursuite n’a encore été lancée contre ces ressortissants chinois pour leur implication présumée dans un trafic de bois précieux : « Il revient à la Cour spéciale sur le bois de rose de s’en charger », nous a expliqué le Procureur de la République de Toamasina, RAJAONA Thierry Lauret, lors un entretien privé. Invoquant le respect du secret de l’instruction, celui qui est le premier coordinateur et directeur des enquêtes refuse toute interview avec les médias. Le comité d’enquête qu’il dirige est composé de gendarmes, de policiers, de douaniers et d’agents de l’Agence Portuaire Maritime et Fluviale (APMF). A défaut d’interview, le Procureur de la République nous a confirmé les trois chefs d’inculpation qui pèsent sur les 17 marins, une information que nous avions recueillie préalablement auprès des enquêteurs : « les Chinois sont inculpés de passage non inoffensif, de refus d’obtempérer, et de délit de fuite. Les enquêtes se poursuivent, nous attendons les procès. Si vous voulez avoir la version de la justice, veuillez contacter nos services de communication. » a-t-il partagé. Ces infractions sont respectivement punies par les articles 7.5.16, 7.5.14 et 7.5.15 de la loi 99.028 portant Code maritime à Madagascar.

 

Le bateau Flying fait actuellement l’objet d’une saisie au port de Toamasina

 

Une situation confuse

A l’heure où ces lignes sont écrites, le déroulement de cette enquête demeure flou et des doutes planent autour des acteurs en charge du dossier. « Il y a vraiment un problème de communication et une barrière linguistique [entre les autorités et les détenus chinois NDLR]. Ils n’ont rien compris, ils ont peur qu’il s’agisse d’un piège. Les Chinois sont des victimes, ils ne sont que des simples employés, ils demandent qu’on contacte et poursuive leur employeur. », a déclaré leur avocat, qui a requis l’anonymat, faute d’une autorisation préalable du bâtonnier qui, selon lui, lui accorde le droit de s’exprimer en tant qu’avocat de la défense.

Au niveau de la justice, aucune date n’est communiquée pour le procès. Le procureur de la République est très prudent vu l’importance et la délicatesse du dossier. « Le Premier Ministre NTSAY Christian en personne surveille cette affaire, l’ordre vient directement de lui. Même si aucune poursuite sur les bois de rose n’est encore déclenchée », nous a informé une source au sein de l’équipe mixte en charge de cette affaire.  

A la prison d’Ambalatavoahangy où les ressortissants chinois sont incarcérés, une autre source nous a communiqué qu’une énorme faille de communication s’est installée entre les enquêteurs, la justice et l’administration pénitentiaire : « Nous ignorions qu’ils allaient amener ces nouveaux prisonniers. De plus, nous ne disposons pas des informations nécessaires par rapport à cette affaire. Nous avons une grande difficulté à communiquer avec les Chinois. Ces derniers ont dit qu’ils sont également victimes des mensonges de la part de la justice et des forces de l’ordre. A ma connaissance, ils ont dit à certains prisonniers qu’ils allaient être transférés dans un hôtel, et d’autres à l’hôpital. Cette situation rend difficile notre tâche.  Comme vous savez, les Chinois ont manifesté leur mécontentement. Le jeudi 7 février, nous avons dû recourir à des tirs en l’air pour maitriser la situation », a communiqué notre interlocuteur.

 

Les détenus Chinois demandent l’arrestation des responsables de leur entreprise 

 

Une affaire politique

Les 15 marins chinois incarcérés se trouvent entre le marteau et l’enclume, selon les témoignages collectés à Toamasina. Le procureur de la République et le Chef d’Etablissement de la maison centrale de Toamasina, Monsieur RALAY Christian, avancent qu’ils ne seraient que des marins en mission qui ignoraient probablement la raison réelle de leur présence dans les eaux territoriales malgaches. Leur avocat, fourni par l’association des Chinois de Toamasina, abonde dans le même sens. Pour lui, les détenus veulent que l’on inculpe leur patron, et demandent la mise en détention préventive du capitaine de bateau et du chef d’équipe.

Les conditions de détention des marins chinois sont aussi critiquées par la Fédération des Associations Femmes et Développement ou FAFED. Sa coordinatrice de Projet, ZAFITSARA Maria a déclaré qu’il : « est légal et légitime que les autorités malgaches défendent nos ressources naturelles, mais nous en tant que défenseurs des droits de l’homme, nous demandons quand même le respect des droits de ces Chinois car cela pourrait entrainer des incidents diplomatiques ou tout simplement mettre la vie de ces prévenus en dangerD’ailleurs, selon les informations préliminaires, recueillies par notre organisation, il n’y pas flagrant délit de trafic de bois de rose ».

Concernant cette question de flagrant délit, un autre haut fonctionnaire de la justice, sous couvert d’anonymat, nous a déclaré que les éléments constitutifs de l’infraction relative au bois de rose ne seraient en effet pas présents. Après des fouilles réalisées par les militaires des forces spéciales qui ont arrêté le bateau, puis par les enquêteurs mixtes, il n’y aurait aucune trace de bois précieux dans les cales du navire.

« Il est néanmoins très important de mentionner qu’une partie du bateau est soudée et que les enquêteurs n’ont pas reçu l’autorisation de la casser » nous ont confié plusieurs agents de la douane et de la gendarmerie nationale rencontrés dans le cadre de cette investigation. Aucune source officielle ayant accès au dossier ne confirme, ni n’infirme cette information. N’ayant pas eu accès au bateau malgré nos demandes effectuées auprès des autorités compétentes, l’investigation réalisée dans le cadre de la rédaction de cet article n’a pas permis d’en savoir plus sur les raisons expliquant le refus opposé aux enquêteurs de fouiller l’intégralité du navire.         

Certains activistes environnementaux et représentants de la société civile sont convaincus que du bois précieux a été embarqué dans le Flying : « Personnellement, j’ai le sentiment qu’il s’agit d’une affaire politique pour faire bonne impression. Je crains fort que ce bateau ne reparte bientôt avec du bois. Mon raisonnement se base sur le fait que le bateau est là pour récupérer du bois prêt à embarquer. Je pense qu’il y a des complices au sein même de l’Etat. », se soucie ainsi RANDRIANALISON Gervais, Coordinateur régional de la Coalition Nationale de Plaidoyer Environnemental, ou CNPE, pour la région Atsinanana et non moins président de l’Association Placaz, Alaotra Mangoro.

L’organisation de la société civile environnementale Alliance Voahary Gasy (AVG) a obtenu une autorisation spéciale du ministère de l’Environnement au mois de décembre dernier pour effectuer une visite du bateau. Ses émissaires n’ont constaté aucune trace de bois à bord. « Cependant, il y a des informations que nous devrions vérifier à propos d’éventuels bois qui se seraient trouvés à bord avant l’arrestation du bateau. Avant l’intervention des militaires, les membres d’équipage les auraient jetés en mer. » nous a communiqué son Président, RAZAKAMANARINA Ndranto, par téléphone. 

Des stocks de bois de rose au bureau de la Direction Régionale de l’environnement et du développement durable à Toamasina

 

Corruption et manque de transparence

Pour l’instant, les autorités malgaches restent silencieuses concernant l’évolution des enquêtes sur le Flying. La dernière mention de cette affaire remonte au 19 décembre dernier, lors d’une conférence de presse sur l’assaut et l’interception du bateau réalisée en présence du Premier Ministre, du Ministre de la Défense et du Secrétaire Général chargé de la gendarmerie en postes à cette époque. Nous avons pu constater ce manque de transparence durant nos investigations sur le terrain à Toamasina et Antananarivo. Nos demandes d’accès aux enquêteurs et au navire le Flying, effectuées au nom du droit à l’accès à l’information, ont ainsi été refusées tant au niveau de la Gendarmerie nationale qu’au niveau du Procureur de la République. Pour justifier leur refus, les deux entités évoquent le respect de la confidentialité des enquêtes et du secret de l’instruction.

A Toamasina, les Chinois détenus feraient donc office de « boucs émissaires ». D’après nos sources, la tête pensante de cette affaire serait une femme nommée SUN TUNG LOCK RITA, qui a déclaré officiellement 3375 rondins de stocks en 2011 auprès des autorités de la région SAVA. Madame SUN TUNG LOCK est une opératrice économique basée à Antalaha. Dans ses activités de trafic de bois de rose, elle serait assistée par un certain « FRE » dont le véritable nom est encore ignoré par nos sources. Mais d’après nos recherches, un certain Fréderic N. a déjà fait l’objet d’une enquête de la Gendarmerie nationale de la SAVA en 2017 suivant PV N°15-GAPJ/SAVA du 13 Février 2017 relatif à l’arrestation de : FREDERIC N., J.R, R.C et J.H, pour transport illicite de bois de rose et complicité. A l’époque, ces quatre personnes avaient été placées sous mandat de dépôt à la Maison Centrale d’Antalaha. Le transport des bois précieux aurait alors été assuré par deux propriétaires de bateaux : M. Olivier, propriétaire de Ulrich, et Patrick Maly, propriétaire du Meva.

« Malgré ces informations, aucune poursuite contre ces personnes n’est encore lancée par les autorités malgaches, pour diverses raisons. », se plaignent nos interlocuteurs. Le procureur de la République de Toamasina, RAJAONA Thierry Lauret, a également glissé quelques mots, lors de notre entretien privé, sur l’existence de complices locaux, sans fournir de détails.

Le nouveau régime procède depuis quelques semaines à des arrestations ou auditions de plusieurs anciens collaborateurs de l’ex-président RAJAONARIMAMPIANINA tels que RAJAONAH Mbola ou encore l’ancien Ministre de l’environnement RAMPARANY Anthelme. Ces derniers auraient une responsabilité directe dans l’affaire Flying, selon le quotidien Midi Madagasikara en date du 14 février dernier. Le journal affirme que les Chinois arrêtés auraient mentionné RAJAONAH Mbola lors de leurs auditions. Cinq jours après l’arrestation de ce dernier et son incarcération préventive à Tsiafahy, le Bianco a annoncé que ce dossier serait bientôt bouclé. Enfin, hasard du calendrier ou non, l’arrestation spectaculaire le 12 février dernier de MAMINIRINA Jean Eddy pour cause d’exploitation, transport, détention et commerce de bois de rose ne serait pas étrangère à l’affaire de trafic de bois précieux impliquant déjà le Flying en 2015, à l’époque où celui-ci s’appelait encore le Min Feng.