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Le Dinan’Ihorombe, otage d’abus et de manipulations

Le Dinan’Ihorombe, otage d’abus et de manipulations

Par Riana Raymond, traduit par Litera. Dans l’Ihorombe, le dina régional a été suspendu. Et pour cause, la convention collective s’est retrouvée piégée par de multiples abus de pouvoir. Corruptions et népotisme ont détruit l’esprit du dina.

 

 

Lemambison Zedler, maire d’Ivohibe et Manambelo Adolph, maire de Ranotsara Avaratra, sont tous deux des chefs de dina dans cette région de l’Ihorombe. Bien placés pour observer les mouvements autour de l’application de cette convention collective, ils ont constaté des infractions à ce règlement coutumier. Première source de corruption : le prélèvement du « vonodina ». Il s’agit de l’amende que la personne reconnue coupable par le comité du dina doit payer. « Cette part prélevée sur le “vonodina” est censée être utilisée comme source de revenus, mais est parfois détournée”, éclaire le maire d’Ivohibe, Lemanambison Zedler. Conséquence: certaines personnes placées pour être les chefs et premiers responsables de la convention collective s’enrichissent soudainement, en profitant de la part prélevée sur les “vonodina”.

S’ils confirment conjointement que les cas de corruption liés à l’application du dina existent, ces deux élus d’Ivohibe et Ranotsara Avaratra se disent eux-mêmes en-dehors de ce circuit corrompu. En revanche, ils pointent du doigt des responsables et agents de l’Etat d’être derrière ce cercle vicieux de la corruption autour des dina. “Nous ne citerons pas de noms, mais plusieurs domaines et personnalités sont concernés ; la Justice, des forces de l’ordre, les politiciens, et même au sein du dina, certains d’entre nous avancent à rebrousse-poil de la convention collective”.

Les lonaka d'Ihorombe s'inquiètent de l'avenir de la convention collective de leur région.

 

Mais pourquoi le dina soulève-t-il autant d’intérêts ? Rabenindrainy Tinah Sylvia, procureur de la République du Tribunal de première instance d’Ihosy, capitale de la région d’Ihorombe, explique : “Il y a des abus de pouvoirs, de la corruption à cause d’avantages très privés” que certains protègent dans cette région. La manipulation est telle que le principe même de la convention collective est dévoyé. Le procureur s’indigne : “On a vu des situations où une affaire est présentée au niveau du dina, sans que le propriétaire des zébus volés ne perçoive la part qui devrait lui revenir sur l’amende payée par le coupable. Les chefs de Dina osent dire au propriétaire qu’il aura sa part au prochain tour. Un comportement illégal et qui va à l’encontre de l’esprit du dina. C’est inacceptable et c’est potentiellement une source d’infractions aux yeux de la loi, une source de désordre au sein des communautés, au lieu d’apporter l’harmonie.”

 

Au sein des communes rurales, l’existence du dina contribue à apaiser les conflits : “Chez nous, je peux dire que l’existence d’un dina est salutaire. Cette convention nous aide à maintenir l’ordre. Quand la commune est en paix, les paysans peuvent travailler en toute quiétude”, observe le maire d’Ivohibe, Lemanambison Zedler. “Les dina apportent l’ordre, la sécurité, dès lors que les règles sont posées”, confirme à son tour le maire de Ranotsara Avaratra. Pour le député élu à Ivohibe, Randrianarison Temis Tocles, si le dina est important en milieu rural, “son application doit être surveillée. Certains politiciens s’en servent comme moyens pour s’enrichir”.

 

Un État dans l’État ?

 

En plus de s’emparer de l’amende et/ou des zébus récupérés, certains adhérents au dina instaurent une vraie dictature. “Dans plusieurs cas, on a vu des exécutants du dina refuser d’être soumis à la loi en vigueur. Ils pensent que si le dina a été homologué et validé par la justice et les différentes autorités, ils sont libres d’agir à leur guise, sans devoir respecter la loi. C’est inacceptable”, souligne toujours Rabenindrainy Tinah, procureur de la République. Des constats qui ont motivé sa décision de suspendre le Dinan’Ihorombe en 2017.

 

Dans la mesure où le dina au niveau régional est suspendu, chaque localité s’organise pour mettre en place un règlement à la taille de leur fokontany, comme l’explique Lemanambison Zedler, maire de la commune d’Ivohibe : “Chaque fokontany au sein de la commune s’attèle à la mise en place de son propre dina. Ils sont actuellement en pleine consultation pour élaborer ce dina, qui sera par la suite présenté aux autorités dès que le document est prêt.”

 

Malgré la suspension officielle du dina régional et bien que les dina au sein des fokontany soient en cours d’élaboration, certains chefs de comités de dina continuent d’agir. Par exemple, une famille de Iakora s’est plainte d’avoir été sommée de payer 7 millions Ar auprès des responsables du dina, selon leur témoignage. Le père de famille a été accusé par le dina d’être un dahalo et de posséder des armes illégalement. La sœur de l’accusé témoigne: “Les chefs du dina menés par le maire de Begogo, Soja Raymond, ont réuni la population, au milieu du village d’Iakora. Ils ont fait un long discours concernant mon frère. Ils l’ont menacé de le décapiter. Ils nous ont exigé une énorme somme, que nous avons donnée parce que nous avions peur. Ils étaient en surnombre.” Le père de famille accusé par le dina dit avoir déposé une plainte auprès de la justice et de la gendarmerie, mais sa démarche serait restée vaine.

 

Les fonctionnaires sont pointés du doigt

 

Les fonctionnaires n’échappent pas à la critique et aux suspicions de corruption. Pour le cas du Dinan’Ihorombe, la communauté des sages coutumiers accuse les autorités locales et les fonctionnaires de l’Etat d’être à l’origine de la dégradation de cette convention collective. Les lonaky, ces sages, que nous avons rencontrés sont unanimes : l’implication des forces de l’ordre et des responsables de la Justice serait devenue une ingérence problématique. Monja, un Lonaky originaire d’Andriambe, Ivohibe, confie : “Il y a des gendarmes, et des agents coursiers au sein du département de la Justice, voire même des juges, qui jettent le désordre dans l’organisation initiale du dina, afin de trouver un moyen de soutirer des avantages. Ces personnes montent les habitants les uns contre les autres, ou bien les chefs du dina entre eux. Elles font des arrangements en coulisse avec des personnes déclarées coupables par la convention. Les agents du département de la Justice, qui œuvrent comme des intermédiaires, incitent ces personnes inculpées par le dina à se rebeller. Tant et si bien que l’affaire est transformée en un procès contre le dina ou contre les chefs du Dina”. Dans le cadre de l’application du dina, la loi condamne toute forme de rétribution, de rémunération, de don en nature, pour les autorités administratives, judiciaires, les élus et les forces de l'ordre. La sanction est de deux à dix ans de prison ou d’une amende maximale de 300 000 Ar.

 

Tsierene, un lonaky de Ranotsara Avaratra, dans le district d’Iakora, confirme les propos de Monja , et souligne un aspect important du dina : la compréhension de l’aspect culturel. “En effet, certains fonctionnaires utilisent le dina pour s’enrichir. Il y a de la corruption, certes, mais aussi un abus de pouvoir par les représentants des autorités et des fonctionnaires. Mais la plupart du temps, ils n’ont aucune idée du contexte local, ne comprennent pas notre culture et notre société traditionnelle, et font voler en éclat toute notre organisation. Cela ne fait qu’envenimer l’insécurité. L’intervention des hautes autorités ne fait que cultiver un esprit revanchard parmi la population.”

 

A Ihorombe, le procureur de la République Rabenindrainy Tinah Sylvia n’est pas aussi catégorique quant à l’existence d’un réseau de corruption au sein de la Justice et de l’Administration: “ Je ne peux être aussi affirmative quant à l’existence ou non de faits de corruption. Mais j’ai observé la manière dont le dina est appliqué. Je ne peux pas accepter les débordements dans cette application. Nous devons préserver le dina de toute dictature et de toute impunité, voire de toute mise à mal de l’autorité de l’Etat ».

 

Un règlement intérieur dans le cadre du dina

 

Mais alors que le dinan’Ihorombe est aujourd’hui encore suspendu, les débats continuent quant à la manière la plus efficace et la plus saine de l’instaurer à nouveau. Les acteurs locaux sont unanimes quant à l’utilité du dina pour l’Ihorombe, si toutefois la convention est appliquée avec intelligence et respect de la loi. L’idée d’un règlement commun basé sur la consultation des communautés, sans ingérence ou dispositions imposées par les instances supérieures, circule parmi les acteurs de l’Ihorombe. C’est d’ailleurs le principe du dina : une initiative qui appartient au Fokonolona et à ses représentants. Le sage Monja, de concert avec les maires d’Ivohibe et d’Iakora, Lemanambison Zedler et Manambelo Dolph, explique : « De cette façon, la mise en place du dina est plus simple et nous échappons aux diverses interprétations du contenu quand vient le moment d’appliquer la convention”.

 

Un principe que partage le procureur de la République, qui rajoute cependant l’exigence d’un règlement intérieur afin que les acteurs puissent mutuellement se mettre des balises. “Quand on y réfléchit, le dina est la seule structure collective qui n’a pas de règlement interne”, souligne-t-elle. “Or, dans les zones rouges comme c’est le cas d’Ihorombe, le dina peut être salutaire. Mais il faudra poser des conditions et des règlements internes préalables pour que cela fonctionne”.

 

Des conditions préalables pour servir de garde-fou et de sauvegarder l’esprit du dina tel que spécifié dans l’exposé des motifs de la Loi n° 2001-004 du 25 octobre 2001 portant réglementation générale des Dina en matière de sécurité publique expose dans ses motifs : «(...) les partisans soutiennent que le Dina est la meilleure façon de renouer avec l’efficacité de l’organisation traditionnelle de la vie en société, la méthode la plus démocratique de responsabiliser la population des campagnes notamment en matière de sécurité publique et plus particulièrement pour lutter plus efficacement contre les vols de bœufs. En outre, il est difficile de provoquer une rupture brutale avec des pratiques et traditions, tels que les Dina ancrés depuis de longue date dans la vie quotidienne de la population et conformes aux principes de la démocratie, d'autant plus que les lois actuellement en vigueur leur reconnaissent une valeur certaine (...) La légitimité du maintien des Dina doit alors être considérée comme juste et licite. »

Betroka: des centaines de personnes pillent des villages au nom d’un dina inconnu

Au-delà des frontières de l’Ihorombe, dans d’autres zones de la partie sud de l’île, l’application du dina est aussi aléatoire. Dans le district de Betroka, des groupes de plusieurs centaines de personnes qui se disent affiliées au dina local s’en prennent à la population. Ils détruisent et pillent des villages sur leur passage. En un mois et demi, trois faits similaires ont été enregistrés dans la commune de Jangany, à la lisière d’Ihosy et dans des localités du districtBetroka. 

Le dina évoqué par ces groupes est inconnu de la population et n’a reçu aucune validation des autorités. Mais les gendarmes n’arrivent pas à repousser les assaillants. D’après une source qui veut garder son anonymat, ces groupes de personnes profiteraient de la protection de responsables auprès du district de Betroka et du département de la Justice. Voici ce que dit cette source : “De ce que nous savons, ces responsables haut placés ont déclaré qu’il est interdit d’arrêter ou de sanctionner ces groupes de personnes, afin d’éviter l’effusion de sang et les affrontements avec les forces de l’ordre. On a vu des gendarmes dépêchés dans les localités où ces assaillants sévissent, mais ces forces de l’ordre n’agissent pas. On ignore s’ils sont de mèches avec ces groupes de personnes ou bien s’ils ont reçu l’ordre de ne pas intervenir et obéissent ainsi aux responsables au niveau du district ou de la justice”.

Ces assaillants qui se disent affiliés au dinan’i Betroka, avaient déjà formé le projet d’envahir les régions d’Ihorombe et d’Atsimo Andrefana. Fort heureusement, les autorités locales ont vite réagi pour contrecarrer leur avancée. Les forces de l’ordre, les autorités judiciaires, les représentants de l’Etat et de l’Operation Mixte de Conception (OMC) se sont également réunis pour décider des mesures à prendre. “Nous avons émis des avertissements”, explique un haut gradé de la gendarmerie nationale d’Ihorombe qui recquiert l’anonymat.  Nous n’avons pas été reçu par le colonel Ramaminirina Solofoniaina, Commandant du groupement de la Gendarmerie Nationale d’Ihorombe pour recueillir plus d’informations. 

Le point de vue de Rakotomahanina Andrianiaina Franklin James, magistrat collaborateur auprès de la direction des programmes et des ressources du ministère de la Justice ajoute des explications qui, dans le contexte de l’assaut des localités du sud par ces groupes de personnes, apporte un autre éclairage sur le dina : “ La mise en place d’un Dina au niveau d’une région est le signe que l’Etat central est vulnérable. Cela signifie que certaines lois ne peuvent pas toucher certaines zones de Madagascar ou bien que la stratégie pour gérer les affaires de l’Etat et de ses départements au sein des régions, a échoué”.