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Gestion du CHRR Morondava : de nouveaux détournements de fonds

Gestion du CHRR Morondava : de nouveaux détournements de fonds

Par Mazava Volana et Narson

« Jamais deux sans trois » est un adage étranger, cela correspond à l’expression malgache « fomba fanao mahazatra » (c’est un usage habituel). Après le détournement de fonds perpétré par les gestionnaires des pharmacies, ne voilà-t-il pas qu’actuellement un nouveau détournement a lieu au CHRR (Centre Hospitalier de Référence Régionale) de Morondava au sein de la gestion de l’Hôpital.

 

Hôpital public

Le Grand Hôpital, l’Hôpital de Namahora, CHRR, ce sont les noms donnés par les gens du Menabe à ce centre de soin de Namahora à Morondava. Il fait partie des anciens hôpitaux construits pendant la première République, très exactement au courant de l’année 1962. Les habitants de Morondava ont l’habitude d’aller à  ce CHRR pour se soigner. Il a changé son statut en CHRR depuis l’année 2004 mais cela n’a pas fait changer les gens.

 

Problèmes de communication

Les gérants de l’Hôpital sont restés au stade de la communication institutionnelle. Les affiches sont bien placardées. Mais la majorité des gens n’arrivent pas à suivre les changements qui s’y opèrent.

Ce qui crée des récriminations et des ragots dans le Menabe, auprès de ceux qui ont affaire au CHRR c’est qu’ils n’arrivent pas à s’aligner à ce changement de statut. Même si ce Grand Hôpital est un hôpital public, beaucoup le classent au même rang que les hôpitaux privés parce qu’on y fait payer une somme qu’ils estiment exorbitante.

Cependant, Docteur Ravoson Mirantsoa Baholy, Adjointe Technique et assumant en même temps le rôle de directrice par intérim au moment où nous sommes passés là-bas dit que « le fait de payer est tout à fait légal pour les malades qui ne sont pas hospitalisés et qu’ils appellent « en consultation externe » ; il y a une grille émanant du ministère qui en fixe le montant. » Le problème c’est que les gens ignorent cela même si le montant à payer dans chaque service est écrit en grosses lettres partout dans l’hôpital car il faut d’autres supports d’information pour faire connaître ces changements. Les gens n’ont pas l’habitude de lire les affiches dont certaines sont en français et il leur est difficile de les comprendre.

Actuellement, il y en a qui détournent cet argent payé par les malades auprès de la « Cession » de l’Hôpital CHRR de Morondava. Le montant est d’environ 55 400 000,00 Ar selon une source sûre et renchéri par le Docteur Ravelomanantsoa Emile, le nouveau directeur régional de la santé (DRS) au Menabe, durant la discussion que l’on a eue avec lui.

 

Confiance ou connivence ?

Pour bien saisir la réalité il est bon d’apporter ici les explications de Madame Raholiarizonjanahary Tantely Niaina, « Gestionnaire » au sein du CHRR, concernant la manière de gérer l’argent qui rentre directement venant des malades qui suivent des consultations externes, ou l’argent de la « Cession » selon leur propre jargon.

Dès son arrivée le malade est admis aux « Urgences » et c’est l’équipe qui est là qui oriente le malade, soit vers la médecine générale, soit vers la chirurgie si une intervention chirurgicale est indispensable, soit vers la maternité pour un accouchement, etc., selon les services qui correspondent à son problème. Ceux qui veulent se faire soigner par des médecins de l’hôpital, qu’ils appellent les « externes », paient le coût de la consultation auprès d’un guichet unique de l’Hôpital (c’est la caisse unique appelée Cession). Le montant est fixé à  10 000,00 Ar pour un médecin « généraliste » et à 15 000,00 Ar pour un « spécialiste ». On ne paie nulle part ailleurs qu’à cet endroit ».

L’Hôpital a un régisseur en la personne de Monsieur Noelson. Chaque jour il encaisse l’argent de la Cession, il signe un reçu qui est rapporté dans un livret.  Après il verse cet argent dans une banque. D’après toujours les explications « c’est la somme encaissée au courant de l’année 2018 que l’on retire pour être utilisé pendant l’année 2019 ».

Cependant voici ce qui est arrivé après un audit externe que l’ancien DRS a fait faire le 26 mars 2019 et qui a entraîné un deuxième audit le 08 avril 2019 afin de comparer le résultat avec celui du premier audit. La gestionnaire explique : « Nelson ne verse pas l’argent tous les jours à la banque, alors que c’est ainsi qu’il doit procéder ». Quand on l’a interrogée sur sa responsabilité concernant le contrôle de la gestion de l’argent du CHRR voici ce qu’elle a répondu : « Je n’ai vraiment pas fait de contrôle car j’avais trop confiance en lui ». Elle a dit aussi qu’ « il y a eu usurpation de signature et utilisation d’un faux tampon par Noelson, et c’est ainsi qu’il a pu justifier le vol qu’il a commis ». Cette gestionnaire a refusé d’apporter des explications et des preuves malgré notre insistance et finalement elle a dit carrément qu’ « elle ne peut plus parler car le DRS le lui a interdit ». On a appelé le DRS  au téléphone qui n’était pas sur place mais en mission à Antsirabe ; il n’a ni infirmé ni confirmé cela mais il a dit tout simplement « Attendez mon arrivée ».

Une source qui requiert l’anonymat a donné une information plausible et qui a permis de connaître ce qu’il en est en réalité : «  nous prenons ici l’exemple d’un trimestre :

  • Le mois de janvier 2018, Noelson a effectué trois versements à la banque, le 15 janvier 2018 un montant de 650.000 Ar, le 17 janvier 2018 un montant de 600.000 Ar et le 31 janvier 2018 un montant de 400.000 Ar. Le total donne 1 650 000 Ar. Et pourtant le total de l’argent qu’il a signé tous les jours dans le livret à cet effet est de 8 119 950 Ar.

 

  • Le mois de février 2018 : il a effectué deux versements : le 12 février 2018 un montant de 400 000 Ar, et le 21 février 2018 un montant de 800 000 Ar. Le total est de 1 200 000 Ar. Cependant, le total de la recette de ce mois est de 6 273 100 Ar.

 

  • Le mois de septembre 2018 sur la recette de 6 980 100 Ar, le total de l’argent versé à la banque est de 1 210 000 Ar (le 18 septembre 2018 : 1 210 000 Ar ; le 21 septembre 2018 : 210 000 Ar et le 26 septembre 2018 : 400 000 Ar) ».

 Voilà des échantillons pour mieux comprendre l’affaire.

 Quand on a interrogé Monsieur Noelson, il a déclaré que « la gestionnaire lui a dit que c’est de l’argent que l’on utilise ici pour de petites affaires alors il vaut mieux ne pas le verser car il est difficile de le retirer une fois qu’il est versé à la banque. » Il a affirmé qu’il a retiré de l’argent sur l’ordre de la gestionnaire, même sans « Bon », car elle est son chef, et puis elle a promis de faire ces « bons », car elle a un besoin  urgent du retrait d’argent. Il a appuyé sa défense en disant : « J’avais confiance en la gestionnaire et j’ai retiré cet argent selon les ordres qu’elle m’a donnés oralement ». Au moment où on parlait avec Noelson, il n’avait pas de preuves car on lui a déjà retiré toutes les pièces justificatives qui étaient en sa possession et elles sont déjà enfermées sans possibilité d’être ouvertes chez le DRS (chez le Chef SAF ou le Chef de Service Administratif et Financier, Monsieur Auguste). Noelson n’en a pas fait des photocopies car selon ses dires « J’ai confiance en eux et je leur ai remis cela tout simplement ». Noelson a réitéré que la sortie de cet argent sur l’ordre de la gestionnaire a été faite en toute confiance.

On voit que les deux parties se défendent : il y a eu une confiance réciproque entre la gestionnaire et le régisseur et donc l’une n’a pas contrôlé les recettes et l’autre a sorti de l’argent sans « Bon ». Tout cela s’est passé durant toute l’année 2018 jusqu’au début de l’année 2019 (mois de mars 2019). La question suivante se pose : « Peut-on enfreindre la procédure au nom de la confiance ? Y a-t-il eu plutôt une complicité entre les deux ? »

On a été frappé aussi d’apprendre que Noelson a retiré la somme de 12 878 013,00 Ar sur ce total de plus de 55 millions d’Ariary avec l’accord de la gestionnaire. Il y a eu donc des retraits d’argent avant la date prévue pour son utilisation en 2019 ; or cela ne doit pas se faire car c’est la recette de 2018 que l’on doit retirer pour être utilisé en 2019 si l’on dit que cet argent est la recette de l’année. A quel moment la gestionnaire peut-elle faire retirer de l’argent ?

Selon la procédure légale (Instruction permanente n°301 du 20 Septembre 2017), toute demande de retrait d’argent doit obtenir l’aval du Ministère de la Santé avant d’être effectué. Selon une source qui veut rester anonyme, ces retraits n’ont pas eu cet aval, mais c’est seulement quand ce problème a été découvert que la direction du CHRR a fait la demande.

Le 10 avril 2019, Noelson a adressé une lettre au Responsable de la Direction des Hôpitaux de Référence Régionale et de District ou DHRD au sein du Ministère de la santé pour apporter des explications et pour sa défense.

 Le gestionnaire retraité, Monsieur Fanoina Arsène, qui a occupé ce poste dans ce CHRR pendant des années a dit quand on lui a demandé son avis : « Le directeur et la gestionnaire sont responsables de la gestion financière du CHRR, ils ne peuvent pas s’en sortir ». Et puis il a rajouté : « la gestionnaire a un droit de regard sur toute la gestion financière au sein du CHRR ».

Une question à laquelle personne n’a répondu était la suivante : le relevé bancaire n’est-il pas mensuel, et pourquoi alors la gestionnaire n’a-t-elle pas vu ce versement qui n’a pas été mensuel ? La manière dont on a fait ce détournement accroît la suspicion de l’existence d’une complicité.

 

Après moi le déluge

Outre cet argent détourné à la « Cession », Monsieur Noelson a déclaré aussi que la gestionnaire a imité sa signature pour justifier l’introduction de marchandises dans le magasin du CHRR car il est membre de ce que l’on appelle Comité de réception. Cela veut dire que c’est encore une autre histoire qui s’ouvre sur la gestion du budget de fonctionnement de ce CHRR et c’est une finance publique. Malgré nos efforts  de recherche, on n’a pas trouvé  une source d’information sur cette affaire. La complicité  règne beaucoup trop dans la gestion de ce CHRR.

 

Ce n’est pas le premier détournement

Le détournement comme celui qui a lieu maintenant n’est pas une histoire nouvelle pour les employés de ce CHRR, mais à chaque fois, tout se termine comme ci, comme ça. L’argent public ressemble a du miel dans une boîte qui n’a pas de couvercle. On camoufle tout à l’intérieur. Le dirigeant de l’association Fivohitra qui a obtenu l’offre pour la vente de médicaments avant a été déjà épinglé pour détournement de fonds et de médicament mais on a tout arrangé de l’intérieur. Il a signé une lettre où il s’engage à rembourser l’argent ; on a demandé cette lettre pendant l’enquête mais on ne l’a pas eue. Ce que l’on peut dire c’est qu’il n’a encore rien remboursé, même pas un Ariary et beaucoup pensent que cette affaire est déjà classée. Personne ne parle ni du montant de l’argent détourné, ni du prix des médicaments détournés ni de l’année ou cela a eu lieu quand nous avons fait l’enquête au sein de la DRS et du CHRR.

Est-ce que l’on va toujours procéder ainsi dans la gestion de l’argent public destiné aux soins des Malgaches ? « Ces détournements existent mais je ne peux pas dire le montant de l’argent détourné car l’affaire est déjà entre les mains du Ministère, allez donc là-bas pour vous informer sur cela », nous a répondu le DRS quand nous l’avons interrogé.

Le Ministère de la Santé

Depuis le lundi 06 mai 2019, une équipe de la Direction des Hôpitaux Référentiels Régionaux et de Districts ou DHRD venant d’Antananarivo a fait un contrôle dans le CHRR Morondava. C’était un contrôle sur plusieurs branches d’activité qu’on allait effectuer : technique, organisationnel, administratif et financier. Le Docteur Raymond Ravelomanantsoa qui faisait partie de l’équipe qui a fait ce contrôle n’a ni confirmé ni infirmé l’existence de ce détournement. La raison en est que la mission qu’on leur a confiée n’est pas encore terminée. Il a dit cependant qu’il allait faire un rapport auprès de la DRS et auprès du Ministère qui a pouvoir de décision dans cette affaire.

Mais le Docteur Raymond a dit que « le détournement au sein du CHRR ne peut pas être le fait d’une seule et unique personne car plusieurs catégories de personnes sont concernées dans une gestion financière. C’est le gestionnaire qui gère l’argent du CHRR. Pour les recettes, il doit connaître et justifier la provenance de l’argent, la qualification de l’argent (Coût des consultations ? Radio ? Loyer ? Etc.) Quel en est le montant et à quoi il est destiné ? Il a affirmé cependant que le CHRR de Morondava rencontre des problèmes de communication, ce qui entraîne les récriminations des gens et qui facilite aussi la corruption. On attend donc le résultat des enquêtes diligentées par le Ministère et les décisions qui vont en découler. Va-t-on encore trouver des arrangements internes pour ce détournement de fonds comme on a fait précédemment pour le cas de la vente de médicament ?

 

Ce sont toujours les citoyens qui en subissent les conséquences

Devant tout cela, ce sont les citoyens qui en subissent les conséquences. Il faut qu’ils paient pour une consultation pour ceux qui ne sont pas hospitalisés ou en consultation externe. Les 40% de cette somme qu’il a déboursée reviennent au médecin (prime de rendement) alors qu’il est déjà payé mensuellement par l’Etat pour le soigner. Ceci est légal, selon l’organisation du Ministère. Ceux qui vont se soigner dans cet hôpital se plaignent, surtout les plus pauvres. A peine aux « Urgences » ils sont renvoyés quand ils n’ont pas d’argent. Leur passage aux « Urgences » n’est même pas enregistré, alors il est difficile de justifier cela. Monsieur Mara, domicilié à Ambalatanga a témoigné que sa sœur qui allait accoucher la nuit du 21 janvier 2019 n’a pas été admise au CHRR. La raison ? Elle n’avait pas d’argent et elle a dû aller à l’hôpital luthérien de Betela. Résultat ? La mère est décédée car on s’est occupé trop tard de la femme qui allait accoucher, et le bébé l’a suivie après. Un autre cas, le 23 février 2019, Monsieur Razafimaharavo Daniel ne disposait pas de l’argent nécessaire et les médecins de l’Hopitaly Be n’ont pas reçu son petit-fils. Alors, il a amené l’enfant à l’Hopitaly Betela où il a été admis. L’enfant a été sauvé. Par contre ils sont endettés jusqu’à ce jour pour payer le coût de l’hospitalisation. Ce ne sont que deux exemples parmi tant d’autres et cela a suscité beaucoup de débats dans plusieurs médias de la place.

Tout cela n’est pas mentionné dans le registre des malades aux « Urgences » car dès que le malade arrive, on lui parle d’abord d’argent, selon les explications des proches.

Les médecins aussi se plaignent de ne pas recevoir l’argent qui leur est dû, c’est eux qui triment et ce sont d’autres qui en récoltent les fruits. Il est évident que ce détournement a des impacts sur le fonctionnement de l’hôpital car 40% (intéressement) pour les médecins, 55% pour le fonctionnement, 3% pour fonds de secours et 5% pour le Fonds d’Equité Hospitalier (FEH), selon les explications. La protection de la santé dès avant la naissance est un droit fondamental selon la Constitution malgache (Art. 19). Mais en réalité, beaucoup de Malgaches ne jouissent pas de ce droit pour plusieurs raisons. Exemple : ils ont l’habitude de se soigner selon la méthode traditionnelle, ils ne peuvent pas payer le coût des soins prodigués dans les hôpitaux publics à cause de leur pauvreté, le détournement de l’argent destiné au fonctionnement des hôpitaux, comme ce qui se passe au CHRR Morondava actuellement, ceci constitue une barrière de plus qui empêche de jouir du droit à la santé. On espère que le contrôle opéré par le ministère va porter des fruits et que les responsables à tous les niveaux vont prendre des décisions mûrement réfléchies pour résoudre cette affaire.