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Un fabricant de passeports belge a versé des pots-de-vin pour remporter un contrat à Madagascar

Un fabricant de passeports belge a versé des pots-de-vin pour remporter un contrat à Madagascar

Cet article a été publié en version anglaise par l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) le 09 septembre 2020. Nous publions ici une traduction libre de cet article, avec l’autorisation de l’OCCRP.

Par Edward Maintikely et OCCRP. La société belge Semlex Group a payé à un ancien haut fonctionnaire du gouvernement malgache au moins 122 000 euros - et peut-être bien plus encore - en frais inexpliqués, d’après des courriels internes de la société qui suggèrent que ces paiements sont une contrepartie de l’obtention d’un contrat lucratif de production de passeports.

Semlex, qui fournit des produits biométriques à des organisations comme les Nations Unies et l'Union européenne dans le but officiel de lutter contre la fraude, a déjà fait l’objet de scandales liés à ses activités en Afrique, où il a été à plusieurs reprises accusé d'être impliqué dans des actes de corruption. L’OCCRP a déjà révélé comment la société a soudoyé de hauts fonctionnaires pour obtenir des contrats publics auprès de l’ancien dictateur de la Gambie, Yahya Jammeh, et comment Semlex a aidé un grand négociant en pétrole à payer des pots-de-vin pour gagner des marchés en République du Congo.

Aujourd’hui, une nouvelle enquête est en mesure de révéler que Semlex a utilisé une technique similaire à Madagascar, où il a secrètement transféré de l'argent à un ancien haut responsable du gouvernement, Lucien Victor Razakanirina, qui a sélectionné Semlexpour fournir les passeports biométriques malgaches lorsqu’il étaitSecrétaire d'État à la Sécurité Publique.

Des relevés de compte obtenus par l'OCCRP montrent que Semlex a payé à Razakanirina plus de 120 000 euros entre 2007 et 2009 au travers de plusieurs virements inexpliqués et de «frais de consultance» mensuels. Les chiffres mentionnés dans les courriels internes suggèrent qu'il a également reçu une allocation mensuelle de plusieurs milliers d'euros en 2010 et au début de l’année 2011.

Approché par des journalistes, Razakanirina, 75 ans, a confirmé qu'il travaillait avec Semlex en tant que consultant, mais a refusé de fournir des commentaires pour cet article.

En 2010, Semlex a recruté un autre haut fonctionnaire, Hyppolite Rarison Ramaroson, pour représenter ses intérêts au sein du gouvernement. Lorsque Ramaroson a été démis de ses fonctions, le directeur régional de Semlex a échafaudé des plans secrets pour luifaire réintégrer le gouvernement. Aujourd'hui, Semlex fabrique toujours les passeports malgaches, qui coûtent l'équivalent d'un mois de salaire minimum dans un pays où la plupart des gens vivent avec moins de l’équivalent de 2 dollars par jour. "En effet le prix, à 190 000 ariary, est très élevé par rapport à ce que nous gagnons à Madagascar", a déclaré Marie Lucie, une enseignante dont la fille vit en Allemagne. "Mon passeport vient d'expirer, c'est-à-dire que je devrai à nouveau payer cette somme. Lorsque j'ai reçu mon passeport pour la première fois, le prix était de 128 000 Ariary, donc cette augmentation de prix affectera certainement mon budget."

Les représentants de Semlex à Madagascar ont refusé de commenter ces révélations, se référant aux instructions de leur siège. D’anciens responsables gouvernementaux n'ont pas répondu aux demandes de commentaires pour cet article.

Semlex Passeport Madagascar

Crédit: Edward Maintikely. Une rue animée près du centre-ville d'Antananarivo.

Des paiements secrets

Semlex a eu ses premierscontactsavec le gouvernement de Madagascar il y a plus d’une dizaine d’années, après que la société ait commencé à se développer en Afrique au début des années 2000.

En mai 2006, Semlex a invité Razakanirina, alors Secrétaire d’Etat, à se rendre à son siège à Bruxelles pour discuter de la production de passeports. Le gouvernement malgache a signé un contrat avec la société le même mois et moins d’un an plus tard, en février 2007, Semlex a commencé à produire les passeports malgaches.

Madagascar Semlex

Crédit : OCCRP. Une lettre du PDG de Semlex, Albert Karaziwan, proposant à Lucien Victor Razakanirina, alors Secrétaire d'État à la Sécurité publique, de se rendre à Bruxelles.

L’accord est très favorable à Semlex,puisqu’il comprend des espaces de bureau mis à disposition gracieusement, des bénéfices exonérés d'impôt et des exemptions de taxes pour tout bénéficeliéà l'accord que la société souhaiterait rapatrier en Europe. Pour chaque passeport vendu 60 000 ariary, ce qui à l'époque correspondait à environ 22 euros, la société conservait 15,50 euros. Semlex a même renégocié sa part, ajoutant un euro supplémentaire par passeport, plusieurs mois avant le début de la production.

Le coût de fabrication des passeports était bien plus modeste. Des contrats montrent qu'entre 2006 et 2009, Semlex s'approvisionnait en livrets vierges auprès de l’Imprimerie Nationale pour 2 euros l’unité voire moins- une fraction du coût qu'elle facturait aux citoyens malgaches.

D’après leur arrangement, Razakanirina - qui a quitté son poste au gouvernement en janvier 2007 - devait recevoir 2 euros par passeport délivré, sans justificationclaire.

Des documents internes, notamment des courriels et des documents comptables, montrent que Semlex lui a payé plusieurs milliers d'euros via une série de transactions. Ces transactions comprennent deux paiements émis en 2007, totalisant environ 23 900 euros, que la société a qualifié de «frais internes» dans ses registres comptables et dans la correspondance obtenue par l'OCCRP. En janvier 2008, Semlex a transféré à Razakanirina près de 19 600 euros sans justification. Le mois suivant, un salarié de Semlex basé à Madagascar lui a remis 6 500 euros supplémentaires, répertoriés dans les comptes de l'entreprise comme «frais exceptionnels».

Certains de ces paiements ont été déposés sur le compte bancaire français de Razakanirina par Semlex Europe S.A., tandis que d’autres lui ont été remis en espèces par le personnel de Semlex à Madagascar. Lorsque 7 000 euros lui ont été envoyés par erreur depuis un compte de Semlex à Madagascaren novembre 2008, Razakanirina semble avoir paniqué. Il s’est alors tourné vers Guy Ramahay, le directeur régional de Semlex pour l’Afrique Australe et l’Océan Indien.

«J'ai déjà parlé à Lucien ce matin», écrit Ramahay dans un courriel daté du 28 novembre destiné à Michele Bauters, la directrice financière de la société. «[Il était] un peu inquiet, mais je lui ai dit de préparer une facture de prestation de services pour une intervention en tant que consultant-conseil en Afrique» pour justifier le transfert.

Au total, d’après deux courriels envoyés par Razakanirina à la directrice financière de Semlex, la société lui a versé au moins 122 000 euros entre mai 2007 et novembre 2009. Approché dans le cadre de cette investigation, TsantaRandrianarimanana, magistrat et ancien secrétaire général du ministère malgache de la Justice, a déclaré que les paiements d'une entreprise privée à un ministre dans un tel contexte sont "complètement illégaux" en vertu de la loi malgache. "Que les investigations soient orientées vers le compte du ministre ou encore mieux s’intéressent aux opérations comptables de la société dont émane le virement en question, la corruption n’est plus à prouver. Elle est bien constituée" a-t-il évoqué.

Passeport Semlex Madagscar

Crédit: Edward Maintikely et OCCRP. L'extérieur (en haut) et l'intérieur d'un passeport malgache produit par Semlex.

Puis, en 2009, Razakanirina envoya un courriel au PDG du groupe Semlex, Albert Karaziwan, demandantque les futurs paiements lui soient versés sous la forme d’une allocation mensuelle de 3 500 euros, en compensation de ses services.

« Comme ça, je serais plus à l’aise financièrement et je n’aurais plus à te tarabuster chaque fois ... Je serais le consultant de Semlex dans la zone Océan-Indien, comme tu l’as dit, et je pourrais aider ton agent (très efficace) de Tana en cas de besoin », a-t-il ajouté.

Il semble avoir réussi, recevant ainsi 3 500 euros par mois jusqu'au début de l’année 2011, lorsque Ramahay, le directeur régional de Semlex, envoya un courriel à Karaziwan pour lui dire qu'il avait proposé de réduire les paiements mensuels de Razakanirina.

"Tana ne rapporte pas grand-chose par rapport aux Comores, alors que le prix comorien est plus du double de celui de Tana", a-t-il écrit, faisant référence aux transactions controversées de Semlex dans la petite nation insulaire de moins d'un million d’habitants, ajoutant: "et le nombre des passeports émis aux Comores a dépassé celui de Tana"..

Le lendemain, Karaziwan approuva la réduction des paiements à Razakanirina à 2 750 euros par mois. Si cette allocation mensuelle a continué ainsi depuis 2011, cela signifierait qu'il aurait reçu des centaines de milliers d'euros durant toutes cesannées. Razakanirina a confirmé à l'OCCRP qu'il étaitconsultant pour Semlex, mais a refusé de commenter le montant de sa rémunération. Il a également refusé d'expliquer le travail qu'il effectue pour Semlex.

Une affaire de famille

Razakanirina a également gagné de l'argent avec Semlex en engageant sa propre entreprise de construction pour rénover les bureaux de la société à Antananarivo où ses employés ajoutent des données biométriques aux carnets de passeport vierges.

ERAC, le nom de l'entreprise de construction, appartient à Razakanirina et était dirigée à l'époque par son neveu, Tsiry Rakotondramanana. Entre octobre 2006 et janvier 2007, selon les documents divulgués, ERAC a facturé à Semlex environ 47 millions d'ariary pour réaménager ces bureaux.

Dans plusieurs courriels, l'agent de Semlex Xavier Davard suggère que la société ERAC surfacturait le travail. «Tsiry exagère un peu les prix», a-t-il ainsi écrit dans une communicationdatant de janvier 2007. Semlex n’a cependant pas hésité à payer ERAC. Razakanirina a refusé de s’exprimer. Rakotondramanana n'a pas pu être joint.

Semlex Passeport Madagascar

Crédit: Edward Maintikely et OCCRP. L'entrée d’une annexe du ministère de la Sécurité publique située dans l’enceinte du ministère de l’Intérieur.

“Des missions occultes”

Razakanirina a quitté son poste au gouvernement en janvier 2007, après que Semlex ait obtenu son contrat. Ce qu’il a fait après avoir quitté ses fonctions nous est inconnu, mais le registre du commerce de Madagascar le répertorie en tant que gérant de Import-Export Hery S.A.R.L., une société créée en 2001 qui se définit commeimportatrice de marchandises généraleset exportatrice de produits locaux, notammentde bois. L’OCCRP n'a pas été en mesure de confirmer si cette société était encore active.

Semlex a continué à payer Razakanirina au cours des années, mais son influence politique s’est clairement réduite. La société a ainsi raté un contrat de fourniture de cartes d’identité en 2007, malgré son soutien. L’année suivante, un employé de Semlex à Madagascar informa Karaziwan et Ramahay qu’une autre société avait remporté un appel d’offres dont ils ignoraient jusqu’àl’existence.

Après que le gouvernement de transition dirigé par l'actuel président Andry Rajoelina soit arrivé au pouvoir en 2009, Semlex a recruté un nouvel initié. Cette fois, ils ont choisi le vice-amiral Hyppolite Ramaroson, alors ministre des Affaires étrangères de Madagascar et l'un des trois vice-premiers ministres du pays.

Ramaroson avait la réputation d'être "très corrompu", selon un câble diplomatique américain de 2010 publié par Wikileaks, qui affirmait qu'il était lié à «des abus de pouvoir et des pots-de-vin passés concernant les programmes d’aide [gouvernementale des États-Unis]."

Le mois qui a suivi l’entrée en fonction de Ramaroson en février 2010, ce dernier a nommé Karaziwan conseiller spécial du ministère des Affaires Etrangères de Madagascar. Un responsable actuel du ministère a déclaré que le PDG de Semlex n'était plus en poste actuellement, mais n'a pas été en mesure d’en fournir de preuves.

Ramaroson a été démis de ses fonctions de vice-Premier ministre un an plus tard, en raison de ce que Ramahay a qualifié dans un courriel adressé à Karaziwan de "motifs politiques". Ramahay a alors exhorté le PDG de Semlex d’aider Ramaroson à réintégrer ce poste important, arguant qu'il pourrait jouer «un rôle crucial pour le lobbying». Dans un courriel, Ramahay a ainsi déclaré que l'ancien ministre avait suggéré que «les députés belges, [les députés] européens, les présidents» signent une lettre au président Rajoelina dénonçant le fait qu’il ait été écarté du gouvernement.

En échange du soutien de Semlex, Ramahay a affirmé que Ramaroson avait accepté de participer à "des rôles et missions occultes" - possiblement une référence au fait d'agir en tant que représentant secret de l'entreprise - pour établir une relation étroite avec le président Rajoelina et gagner son soutien. Onze jours plus tard, Ramahay a suggéré un autre stratagème à Karaziwan, proposant que Semlex aide Ramaroson dans son projet de se présenter à l'élection présidentielle de 2011, qui a été par la suite reportée.

"L'Amiral et le parti qui va le présenter ont trouvé une radio TV à vendre. Ils sont à la recherche de l'équivalent de 30 000 euros.», écrit-il. «Ce que je suggère, au lieu d'un sponsor, on participe dans l'actionnariat dans cette station radio TV pour ce montant. Ils ont déjà le staff. "

Nous ne savons pas si Karaziwan a donné suiteà cettesuggestion que Semlex fournisse un soutien financier à Ramaroson, mais ce dernier ne s'est finalement pas présenté à l’élection présidentielle et n'a plus jamais occupé un autre poste au gouvernement. Ramaroson n'a pas pu être joint pour commenter ces révélations.

Ambitions célestes

En 2010, le directeur régional de Semlex a également tenté sans succès d’aider la compagnie aérienne nationale Air Madagascar à mettre en place une nouvelle liaison entre Madagascar et la France via les Comores.

Ramahay était alors enregistré en tantque président d'Air Océan Indien, une société comorienne détenue par une autre société locale, Leignon Synergie Comores. Selon des documents divulgués, en 2010, Leignon Synergie Comores était détenu à 70% par Karaziwan et à 30% par la société belge Leignon Synergie S.A. - qui était également administrée à l'époque par le PDG de Semlex.

Ramahay a entamédes négociations avec la société américaine Gibbs International Inc. pour acquérir un Boeing 767 destiné à la flotte d'Air Madagascar. Mais le projet a échoué lorsque les autorités comoriennes ont refusé de certifier Air Océan Indien en tant que transporteur aérien, d’après une lettre que Ramahay a envoyée au ministre des transports et du tourisme des Comores.

Ramahay a de nouveau tenté d'obtenir la certification d'Air Océan Indien en 2011, lorsque Air Madagascar a été interdit d’utiliser ses propres avions dans l'espace aérien européen pour des raisons de sécurité. Mais une fois de plus, le projet n'a pas réussi à décoller.

Semlex Madagascar

Crédit: Edward Maintikely et OCCRP. L'entrée d’un bureau du ministère de l'Intérieur, où les citoyens malgaches obtiennent leurs passeports

« Ils ont pensé que c’était un faux »

Le contrat de Semlex pour la fourniture des passeports malgaches a été renouvelé en 2013 pour dix ans supplémentaires. D’après Reuters, le nouvel accord a permis à Semlex d’obtenir 33,75 euros par passeport, soit le double de l'accord précédent. Malgré les opérations en cours de Semlex à Madagascar, ses services ont été en proie à de nombreux problèmes. Ces dernières années, la société a interrompu la délivrance des passeports plus d'une fois, apparemment en raison de problèmes liés à son unité de production.

Des citoyens malgaches se sont également plaints du fait que les passeports de Semlex continuent de poser des problèmes techniques. Une propriétaire d'entreprise de 35 ans, qui a souhaité rester anonymepar crainte de représailles, a déclaré qu'elle avait tenté de rendre visite à sa famille en Allemagne et en France en 2018,mais que son entrée en Europe avait initialement été refusée parce que les fonctionnaires des douanes allemandes ne parvenaient pas à scanner son passeport.

«Quand je suis arrivée à l'aéroport de Francfort, on m'a refusé l'entrée car les douaniers ont affirmé que mon passeport était faux, alors même que [j'avais] suivi la procédure normale pour l'obtenir », a-t-elle déclaré. «Puis, ils m'ont dit qu'ils avaient vérifié auprès d'autres aéroports et qu'on leur avait dit que ce [type de] cas était très courant avec les passeports malgaches. J'étais très choquée ! »