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Barrage hydroélectrique à Ankaterena-Sahanivotry : un projet opaque et incertain qui met en cause le régime Rajaonarimampianina

Barrage hydroélectrique à Ankaterena-Sahanivotry : un projet opaque et incertain qui met en cause le régime Rajaonarimampianina

Par Mihary Velo Soa et Tiana Andria

En 2016, le projet de construction d'un barrage hydroélectrique à Farihitsara dans la commune rurale de Sahanivotry a été lancé. Bien que ce projet de l’entreprise italienne Tozzi Green soit considéré comme le « plus grand en Afrique » selon le chef de région du Vakinankaratra, les risques induits par sa mise en œuvre sur la population locale sont considérables.

 

Plus de 3000 foyers seraient expropriés

Le 30 juillet 2018, la population locale a adressé une lettre ouverte à l’endroit du premier ministre, du ministre de l’Aménagement du territoire, du ministre de l’Environnement, du ministre de la Population, du ministre de l’Agriculture et de l’Elevage ainsi que du maire de la commune de Sahanivotry. Une copie de cette lettre a été envoyée aux responsables de la Commission épiscopale Justice et Paix. La teneur de cette lettre, qui comporte 807 signatures, est d’exposer le manque de transparence, les risques et les conséquences de la construction d’un barrage de 53 m de hauteur à Farihitsara, dans la commune rurale de Sahanivotry.

Les signataires exigent également l’arrêt immédiat des travaux. Selon eux, sept édifices religieux, trois établissements scolaires et un centre de santé de base (CSB) seront sous les eaux suite à l’édification de ce barrage. 1 500 tombes seront par ailleurs détruites. Tels sont les dommages collatéraux qui pourraient résulter de la construction de cette infrastructure. L'avenir de milliers de personnes dans les fokontany de Farihitsara et d’Ampamehana, commune de Sahanivotry Manandona, Avarabohitra et de la commune d'Ambohitsimanova de la Région Vakinankaratra ainsi que de Tatabe et Bemasoandro, commune de Tsarazaza, de la Région Amoron'Imania demeure incertain.

Ayant eu vent de cette lettre, les représentants du BIMTT, accompagnés d’experts, ont effectué une descente sur les lieux afin de constater de visu la réalité et évaluer les risques engendrés par l’édification de ce barrage. Les résultats de cette visite sont inquiétants.

« Avec 40 mètres de hauteur, ce barrage risque de provoquer l'inondation de 680 hectares. Avec 60 mètres de hauteur, l'inondation touchera 1 985 hectares » explique Kotandrajaona Rajoelisolo, Secrétaire général du BIMTT, martelant par la suite que ce projet qui est « techniquement innovant, représente en fait une menace pour l'environnement et la vie sociale des habitants ». En effet selon encore le BIMTT, 3 000 foyers seront expulsés de leurs terres.

Les informations émanant de Tozzi Green, le promoteur du projet, ne font pas mention des mêmes conséquences. La fiche technique du projet que nous nous sommes procurée fait état « d'un barrage de retenue en béton armé de forme légèrement archée, pour une hauteur max de 53m et une longueur de 216m. D’une surface maximale inondée d'environ 8,2km² pour un volume total d'environ 95 millions de mètres cube d'eau, volume comparable avec le volume du lac Mantasoa. Et de 1 000 ha de surfaces inondés ». Tozzi Green évoque que seulement 150 foyers seront déplacés, contre 3 000 pour le BIMTT.

 

Des maisons d'habitation et des rizières seront inondées après la construction du barrage

 

Un manque de transparence inquiétant

Aucune consultation préalable de la population n'a été effectuée avant le début des travaux de carottage, et aucun document officiel attestant de la régularité du projet n'a été présenté au Fokonolona afin de rassurer la population locale. Impossible pour le moment de mettre la main sur un document détaillant les coûts réels des investissements du projet et une éventuelle convention entre Tozzi Green et l’Etat malagasy. Or, absence de contrat dit absence de garantie. Quand un projet de cette envergure n’est assorti d’aucun contrat public, méfiance et inquiétude ont lieu d’être.

Selon Tozzi Green, c’est Hydelec Madagascar, société qui a été récemment intégrée dans le groupe italien Tozzi Holding en tant que filiale de la branche énergétique Tozzi Renewable Energy, qui a fait une demande d'autorisation pour le programme de carottages géotechniques du site hydroélectrique de Sahanivotry le 7 septembre 2017 auprès du ministère de l'Eau, de l'Energie et des Hydrocarbures. La demande a accusé un avis favorable du Secrétariat Général dudit ministère.

En tout état de cause, la simple autorisation d'une étude géotechnique ne présente aucune garantie concernant les éventuels dommages engendrés par le projet. « Les techniciens se sont contentés d'expliquer de manière officieuse et brève le projet à réaliser. Mais à l'occasion d'une réunion du Fokonolona, les villageois se sont rendu compte que les conséquences de l'installation de ce barrage de rétention d'eau dans notre village sont énormes », rapporte un père de famille. « C'est un projet qui porte atteinte non seulement au respect de la moralité malgache avec la destruction des caveaux familiaux mais également aux droits humains étant donné que c'est le droit au statut des terres qui n'est pas respecté », insiste Kotondrajao Rajoelisolo.

Des rumeurs ont circulé que les foyers cibles de l’expulsion seront envoyés dans la région Est de l’île. « Nos aïeux sont nés ici, c’est ici que nous nous établirons et nous n’envisagerons jamais de quitter les lieux », a souligné la lettre des villageois, en colère. « L’Etat protège les demeures des tortues et des lémuriens. Sommes-nous moins importants que ces animaux » ? ont-ils poursuivi.

Des rumeurs infirmées par une source au sein de Tozzi Green qui assure que les victimes de l’expropriation seront déplacées à seulement quelques kilomètres de leur lieu d’habitation actuel. Ceux-ci bénéficieraient par ailleurs d’un système d’irrigation leur permettant d’augmenter leurs rendements agricoles, un fois le barrage opérationnel.

Une information qui ne semble pas atténuer les craintes des habitants qui ont préféré suspendre leurs cultures vivrières, entrainant par conséquent une augmentation de l’insécurité locale, selon le BIMTT.

 

Une contrepartie de Hery Rajaonarimampianina ?

Selon nos informations, l'installation de cette future centrale hydroélectrique d'une capacité de 20 MW à Ankaterena s'inscrit dans le cadre d’un projet présidentiel initié par l'ancien Président Hery Rajaonarimampianina.

Ce projet structurant correspond à la politique de l'État d'augmenter la production énergétique pour résoudre les délestages. Ainsi, le partenariat du gouvernement malgache avec le secteur privé, notamment avec la société Tozzi Green, se concrétise par la construction d'une deuxième centrale hydroélectrique à Sahanivotry dont la production sera intégrée au Réseau Interconnecté d'Antananarivo (RIA). Des milliers de foyers bénéficieront, par conséquent, d'un ravitaillement constant en énergie à Antananarivo et à Antsirabe, selon Tozzi Green. Sur le plan économique, les dirigeants ambitionnent d'apporter des solutions pérennes en termes d'énergie aux besoins des consommateurs. La relation établie entre la société Tozzi Green et Hery Rajaonarimampianina suscite néanmoins certaines questions. 

En 1995, Hery Rajaonarimampianina fonde le cabinet d’Expertise comptable et commissariat aux comptes « Auditeurs associés CGA ». Un article datant de 2013 paru dans le quotidien La Gazette de la Grande Île titré « Scandale Tozzi Green, Hery Rajaonarimampianina impliqué » a en effet révélé que « c’est le cabinet d’étude CGA qui défend les intérêts de Tozzi Green et s’occupe de toute la comptabilité de la société ».

Cet article a également dévoilé que « toutes les opérations financières de Tozzi Green sont contrôlées par ce cabinet dont la renommée n’est pas à démontrer dans le milieu des affaires. » Hery Rajaonarimampianina aurait usé de son titre en temps que ministre des Finances et du budget auprès du Premier ministre de cette époque afin de faciliter la mise en place et l’opérationnalisation de Tozzi Green.

Et ce n’est pas tout. Le même article mise sur sa responsabilité en tant que Président du Conseil d’Administration (PCA) de la compagnie Air Madagascar pour faciliter l’installation de Tozzi Green à Ihorombe. « L'ancien Grand Argentier aurait joué sa position de PCA d'Air Madagascar pour installer dans l'Ihorombe la compagnie nationale pour faciliter les déplacements entre le projet Tozzi Green et la capitale », cite l’article.

Par ailleurs, nous savons que la société Tozzi Green a contribué financièrement à la campagne électorale de Hery Rajaonarimampianina en 2013. L’accord favorable de ce projet de Farihitsara pourrait dès lors résulter de cette relation. Rappelons que la même société a entrepris la construction d'une autre centrale d'une puissance de 28MW à Farahantsana Mahitsy.

 

Carte blanche de l’Etat

Pour ce qui est de l'appel d'offres, ou plutôt de son absence en l’occurrence, la réponse de l’ancien ministre de l'Énergie et des Hydrocarbures (MEH), Lantoniaina Rasoloelison, ne fera que renforcer l’inquiétude de la population. « Il s'agit d 'un site à Sahanivotry que Hydelec a vendu à Tozzi Green », explique-t-il. « De ce fait, l'appel d'offres n'est plus nécessaire car le site lui appartient et il fait ce qui lui convient sans demander l'avis des autres ».

Pour ce qui est de l'expropriation et de l'avenir des 3 000 foyers, la réponse de ce haut responsable est précise. « L'intérêt de ces 3 000 foyers est-il plus capital que ceux de 25 millions ? Quel est le coût des rizières et des surfaces arables par rapport aux avantages représentés par la construction de ce barrage ? Si cela est plus coûteux, il n'y aura pas lieu de les exproprier […] Cette infrastructure avantagera les agriculteurs grâce à la rétention d'eau ».

Le chef de Région du Vakinankaratra, le général William Rakotonarivo, enfonce le clou dans ses explications. « Quand on construit un barrage de cette ampleur, il y a toujours une surface qui est inondée. Des personnes seront contraintes de quitter les lieux, des infrastructures comme des écoles, des églises, des tombes, des rizières seront sous les eaux mais des mesures ont été prises afin d'organiser le déménagement des victimes. Un budget spécial a été également aménagé par l'entreprise Tozzi Green en guise de compensation. D'ailleurs, une association a été mise en place afin de faire la médiation ».

Une affirmation relativisée par le BIMTT qui souligne que « les efforts menés dans la formation des paysans et des techniciens sont réduits à néant si les habitants sont expulsés de leurs terres ». D’après le Secrétaire Général de cette organisation, le chef de Région aurait prôné officiellement le « Partenariat Public Privé Population », tout en omettant de consulter la population locale et de l'impliquer dans le projet.

L’ancien ministre de tutelle Lantoniaina Rasoloelison et le chef de Région Vakinankaratra ne sont pas en mesure de rassurer la population quant à ce projet. « L'idée d'expropriation, suivie de déplacement dans un endroit éloigné de leur propre localité, qu'ils qualifient de terres de leurs ancêtres, terrifient les habitants. Si nous sommes contraints d'être déplacés, qui garantira notre sécurité ? Que deviendrons-nous dans la nouvelle communauté d'accueil ? Les habitants auraient approuvé de plein gré la construction de ce barrage si ce projet apportait des avantages et des répercussions positives à notre village. Mais jusqu'à présent, nous n'en sommes pas convaincus, car le village tout entier sera sous les eaux », soutient Madame Ravo, enseignante à l'école publique de Farihitsara, commune rurale de Sahanivotry, au cours d’une investigation réalisée sur place.

Pour l’heure, même si le chef de Région évoque un budget spécial alloué aux victimes, le montant de cette compensation reste inconnu. Cette rubrique devrait figurer dans le contrat dont il est fait mention plus haut. Cependant, il nous est impossible de le confirmer dans la mesure où ce contrat n’est pas public.

 

Les travaux de carottages sont en cours sur le lieu d'implantation du barrage.

 

Effort titanesque

Selon un responsable de Tozzi Green, une étude géologique préliminaire assortie d’une étude hydrologique et topographique, toutes achevées en octobre 2016, a permis de décider de l'emplacement des ouvrages principaux de l’aménagement. Une autre étude achevée en janvier 2017 a permis, avec les intégrations de la levée topographique définitive, de déterminer les niveaux d'exercice et de régulation. Un dimensionnement des ouvrages a été défini sur la base des points précédents, et le choix de la typologie d'ouvrage a été arrêté en mai 2017. Le rapport final des études géotechniques les carottages et essais sismiques devait être connu en décembre dernier. Les résultats partiels de la campagne de carottage ont déjà prouvé « la présence d'une roche de très bonne qualité et donnent ainsi un verdict positif sur la faisabilité géotechnique du projet », toujours selon Tozzi Green.

« A quoi bon mettre en œuvre un projet d'électrification si 3 000 ménages en font les frais ? Actuellement, les habitants sont dans le doute et sont indécis », s'insurge Kotondrajaona Rajoelisolo qui, au côté de nombreuses victimes potentielles, exige l'annulation de ce projet.

Crédit photo d'illustration : USAID


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